Les Amis de Michel Jeury

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vendredi 23 janvier 2015

Hommage de l'université Bordeaux-Montaigne

En ce jour anniversaire où Michel Jeury aurait fêté ses 81 ans, l'université Bordeaux Montaigne publie un texte en hommage à l'auteur.

http://www.u-bordeaux-montaigne.fr/fr/actualites/recherche/michel-jeury-l-ecrivain-du-futur-et-du-terroir.html

mercredi 21 janvier 2015

Personnages célèbres du Grand Bergeracois

Michel Jeury a désormais sa page dédiée parmi les personnalités célèbres sur le site du Pays du Grand Bergeracois.

http://www.pays-de-bergerac.com/pages/culture-patrimoine/personnages-celebres/michel-jeury/index.asp

Merci au personnel du PGB pour leur grande réactivité.

vendredi 16 janvier 2015

Revue de presse

Voici quelques-uns des hommages parus dans la presse suite au décès de Michel Jeury :

Reportage vidéo réalisé par France 3 Périgord, diffusé dans le 19/20 national du 13/1 :
Le 16 janvier, la patrouille de france décrivant des cercles autour du cimetière

lundi 12 janvier 2015

"Michel Jeury, changer la vie, changer de monde" par Joëlle Wintrebert

A l'occasion de la venue de Michel Jeury aux Rencontres de Sèvres en 2010, Joëlle Wintrebert a écrit cette préface à la brochure bibliographique éditée par Alain Sprauel. C'est l'occasion de connaître un peu mieux la vie de Michel Jeury racontée par l'une des plus talentueuses plumes de la SF française et une grande amie de Michel.

Quand on a été enfant de paysans, né en 1934, en Dordogne, comment devient-on l’un des plus étonnants écrivains de sa génération ? Parce qu’on s’est morfondu en étude, à l’âge de cinq ans, et que la seule ressource pour passer le temps était de s’inventer des histoires ? Parce que dans cette époque sans télé, on était bercé par les contes fantastiques des femmes à la veillée ? Très vite, Michel Jeury a rêvé d’ouvrir ses propres fenêtres sur le monde. Obligé d’abandonner ses études pour le monde du travail, il devient auxiliaire dans une perception puis instituteur dans une école de campagne (il mettra plus tard à profit cette expérience dans des romans qui sauront toucher un large public). Il rêve toujours de devenir écrivain, mais ses débuts dans l’édition se révèlent trop chaotiques pour le satisfaire. Malgré le prix Jules Verne décerné à son roman La Machine du pouvoir, Jeury se décourage. Une difficile décennie va suivre, où il est successivement précepteur, visiteur médical, représentant, gardien de château, ouvrier agricole. Pendant ce hiatus, Jeury n’a pas cessé de lire, et c’est influencé par le Nouveau Roman qu’il découvre à la fin des années 60 l’ambitieuse collection que Gérard Klein vient de créer chez Robert Laffont. Le roman qu’il était en train d’écrire se transforme, ce sera Le Temps incertain. On sait avec quel enthousiasme il sera accueilli par Gérard Klein d’abord, par les lecteurs de SF ensuite. S’ensuivront sept romans dans la collection Ailleurs et Demain qui le rendront définitivement célèbre, mais la vie d’artiste n’est pas un long fleuve tranquille, et la célébrité ne suffit pas à nourrir son homme. Jeury a beau multiplier les publications, pour J’ai Lu, Presses Pocket, Fleuve Noir, écrire pour la radio et la télévision, critiquer pour Sud-Ouest ou Le Monde, ses fins de mois restent très difficiles, si bien qu’en 1987 il opère une conversion radicale, quittant sa Dordogne natale pour le Gard et la Bambouseraie de Prafrance, que dirige son beau-frère. C’est dans la belle demeure de la Bambouseraie qu’il écrit, en 1988, le premier d’une série de romans paysans qui vont lui permettre de trouver le public qui se refusait jusque-là. Il vit enfin correctement de sa plume, alignant les titres année après année avec une régularité d’horloge que beaucoup pourraient lui envier, un désir planté au cœur : revenir un jour à la SF. Désir qu’il vient enfin de réaliser avec la sortie de son extraordinaire nouveau roman, May le monde.

Mais revenons à notre auteur de SF au moment de son avènement, en 1973. Sorti de l’œuf. Et de quelle façon ! Il invente le concept infiniment séduisant de « chronolyse ». En s’appuyant d’abord sur les chronolytiques : la drogue qui provoque cet état de conscience modifié. Rapidement, ce prétexte ne sera plus nécessaire. Déjà, par rapport au Temps Incertain, la chronolyse peut se réaliser sans support dans Les Singes du temps. Les romans Soleil chaud, poisson des profondeurs ou Le Territoire humain n’évoquent même plus la chronolyse et cela n’empêche pas le temps d’y imploser, éparpillant la réalité. Ce temps implosé est un temps de l’imaginaire. Il génère un espace onirique où les rêves rejoints sont joués sur une scène véritable. Dieux et démons, « véritables éboueurs des sphères mentales » (Soleil chaud, poisson des profondeurs), prennent corps. Yan Nak projette un univers tout entier sur une scène cinématographique. Les Hood et les Boldi se servent de leur propre corps pour illustrer leur fuite. Les « armes à mirages » exhalent les monstres que chacun porte en soi (« La fête du changement », Utopies 75, 1975).

En plus d’être le meilleur outil littéraire inventé par l’homme pour décrire en profondeur le monde contemporain, la SF permet à l’auteur de s’interroger sur le futur et d’exprimer son univers intérieur. Ainsi Jeury met-il en scène précocement les hypersystèmes : développement tentaculaire des multinationales, Grands États tyranniques, Force ABC, etc., que ses héros combattent par l’onirisme (la fameuse dernière phrase des Singes du temps : « Nous nous battrons avec nos rêves ! »), l’éclatement de la réalité et le recul de « la ligne bleue de l’espace-temps » (« Qui joue, qui meurt », Fiction n° 270). Et sans doute Jeury nous propose-t-il moins un discours sur le pouvoir, presque trop évident, qu’un discours sur les moyens de lutter contre ce pouvoir, de le subvertir, de lui échapper ou de le piéger en dérivant dans le temps, cette dimension que nul ne peut cerner ni définir et qui échappe donc à toute volonté de contrôle.

Imaginer l’avenir, c’est une manière de le circonscrire et de s’en protéger, de vaincre la peur de l’inconnu. Et l’inconnue principale, qui est en même temps le point nodal de toute existence humaine, c’est la mort. Que nous dit Jeury ? Pour que l’homme réussisse à se réaliser, il faut qu’il change. Tous les moyens de L’Univers-Ombre (1979) sont à sa portée. La Terre sans énergies dures, sans violence, sans Pouvoir (autre qu’« endormi »). Mais au slogan « changer la vie », Jeury a ajouté dans ses romans « changer le temps » et enfin « changer la mort »… Aux psychronautes de la destinée de Poney-Dragon ont succédé les Timins du Territoire humain. La découverte de nouveaux rituels générant une « fraternité du sang » (l’échange du sang comme rituel social) s’ajoute à cette intuition : « À l’intersection de la courbe temps et de la courbe douleur se trouve le fait mort. Modifiez le sens de la douleur et celui de la perception du temps et vous changerez la mort ». Les tortures subies par des cobayes humains utilisés comme matériel génétique se sont retournées contre les bourreaux et leurs hypersystèmes et Jeury met ces phrases dans la bouche de son alter ego, Jonas Claude : « Je crois que cette mutation est une chance extraordinaire dans la destinée de l’homme. Une race peut naître qui ne vivra plus avec, au fond du cœur, au fond des tripes, la peur de la douleur et de la mort qui empoisonnent toute existence humaine. Des êtres peuvent enfin venir dont le passage sur la Terre sera un peu plus qu’une brève lueur d’angoisse dans l’œil d’un dieu froid »… May le monde revient à ce thème du changement salvateur. Ce roman nous permet de retrouver un Jeury écrivain de SF dans un livre éblouissant de légèreté, d’invention, à la langue aussi étrange que familière. Il y est question de branes et de théorie des cordes, et d’une enfant très malade, peut-être sur le point de mourir, peut-être morte qui sait ? Mais elle change, et le monde change autour d’elle, et peut-être a-t-elle créé un monde où elle est indemne à jamais.

La SF, catharsis ? Oui, mais plus encore une réflexion politique et constructive sur notre devenir. Jeury excelle à inventer de nouvelles formes où la société ne serait plus une entité bien assise et constante mais une somme de parties fluides, interchangeables et éphémères où se pratiquerait le nomadisme mental ou physique. À sa façon, Jeury est un révolutionnaire qui nous montre la voie d’un futur infiniment désirable et qui nous prédit la naissance d’une nouvelle liberté et d’un « nouvel homme ».

© Joëlle WINTREBERT 2010

samedi 10 janvier 2015

Décès de Michel Jeury

Michel Jeury est décédé vendredi 9 janvier à 17h20 à Vaison la Romaine. Les obsèques sont prévues mercredi 14 janvier à 15h à Villedieu.

http://www.ina.fr/video/I11109778/michel-jeury-a-propos-de-son-roman-sf-poney-dragon-video.html

samedi 3 janvier 2015

Rétrospective 2014

L'association des Amis de Michel Jeury, en cette année 2014, a apporté l'exposition « Entre futurs et terroirs » à Amiens lors de la Convention « NEMO 2014 » organisée par Pierre Gevart du 17 au 20 juillet. Natacha Vas Deyres y a tenu une conférence rappelant l'importance de l'œuvre de Michel Jeury. Merci à la municipalité d'Issigeac qui, grâce à sa subvention, a permis la concrétisation de ce projet sur les terres de Jules Verne.

L'exposition a dans la foulée été présentée à La Toussuire (Savoie) du 22 au 25 juillet dans le cadre de l'Université d'été de Mensa France où Emmanuel Dubois a tenu une conférence « Star Wars a-t-il été écrit dans le Périgord ? » ; un sujet sur lequel Michel Jeury n'a pas voulu s'exprimer malgré les troublantes similitudes entre ses deux premiers romans de SF (La Machine du Pouvoir et Aux étoiles du destins) et « La guerre des étoiles ».

Michel, qui n'avait pas pu se déplacer à Issigeac en juin 2013 en raison de sa santé fragile, a enfin pu voir les panneaux de l'exposition les 26 et 27 juillet.

L'été a été consacré à une réécriture de la traduction anglaise et à une réimpression des panneaux pour l'exposition qui s'est tenue du 6 au 20 octobre dans le hall principal de l'université Bordeaux-Montaigne.

Natacha Vas-Deyres a poursuivi son travail de collecte de témoignages sur l'œuvre de Michel Jeury, dont une partie est publiée sur le site http://www.jeury.fr.

Sont à l'étude une présence à Sèvres et aux Utopiales, ainsi que la publication de nouvelles inédites, notamment en partenariat avec l'université de Bordeaux-Montaigne. Par ailleurs, le producteur/réalisateur Ben Abrass étudie la possibilité d'un documentaire sur Michel Jeury. Les imaginales (Épinal) aimeraient également rendre hommage au maître de l'anticipation.

Au moment où nous rédigeons ce billet, l'état de santé de Michel Jeury est préoccupant. Nous espérons que ce n'est pas trop grave et pensons à sa famille.

samedi 22 novembre 2014

Jean-Pierre Fontana, l'esprit fondateur.

A l'occasion de la convention nationale de science-fiction organisée par Pierre Gévart à Amiens en juillet 2014, L'AM-J s'est entretenu avec Jean-Pierre Fontana, un acteur essentiel de la science-fiction en France: fondateur du Grand Prix de la science-fiction française, obtenu par Michel Jeury en 1974, Président du Grand Prix de l'imaginaire pendant 40 ans, c'est également lui qui va lancer en France les conventions de science-fiction qui n'existaient pas avant 1972 dans notre pays. Il revient pour L'AM-J sur le contexte de création de ces manifestations et sur ses projets. Jean-Pierre Fontana est également écrivain et un critique reconnu de cinéma, collaborateur régulier de Galaxies et de L'Ecran fantastique.

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Jean-Pierre Fontana à Amiens, Juillet 2014, Crédit photo © Bernard Henninger

Natacha Vas-Deyres: Jean-Pierre Fontana, une première question classique: comment êtes-vous venu à la science-fiction ? Une passion de jeunesse ?

J’ai souvent répondu à cette question mais je dirais que ce fut avant tout le hasard qui fut responsable de mon goût pour la SF : le premier roman de SF que j’ai lu fut Le Tunnel sous la mer de Luigi Motta dans la collection dite des Tallandier Bleu. De plus, j’avais un frère aîné de 16 ans de plus que moi qui lisait au début des années 50 les premiers romans publiés dans la collection du Rayon fantastique. Le récit qui m’a le plus marqué à cette époque-là, c’est Le triangle à quatre côtés de William Temple (The four sided triangle, 1952). De fin 1959 à fin 1961, le démon de l’écriture s’est emparé de moi durant mon service militaire (mais je ne suis pas parti pour l’Algérie). J’avais beaucoup de temps à passer et des velléités d’écriture depuis le collège ! De retour de l’armée, je m’y suis mis pour de bon et mes premières nouvelles ont été publiées dans les fanzines comme Lunatiques ou Lumen. Puis j'ai repris le Mercury édité par Françoise Brecht qui jetait l'éponge où, très vite, Gérard Temey et Jacques Chambon m'ont rejoint. J’ai rajouté des pages consacrées au cinéma et ouvert les pages à des auteurs italiens. Ce qui fait qu'en 1966, nous avons été invités à une convention à Carrare où Mercury a reçu une médaille d'or. Et c’est sans doute là que j’ai eu l’idée d’une convention française. En 1968, en raison du départ de Gérard Temey pour Paris et de Jacques Chambon comme professeur à Aubusson, puis Londres, j’ai dû arrêter cette publication. J’avais la volonté de transformer le fanzine en revue avec, notamment Gérard Klein et de Jacques Goimard comme futurs collaborateurs, mais le financement prévu a été enterré par mai 68. Ce coup dur a déclenché chez moi une véritable dépression. Et c'est à ce moment-là que le directeur de la salle de cinéma Le Rio à Clermont m'a proposé un poste d’opérateur. Mais ce qui m’intéressait, c’était de participer à la programmation des films. En 1970 va naître l’idée de reformer un club — quelques années auparavant, j'avais créé et animé un ciné-club, "L'idée et l'écran", mais qui avait dû arrêter faute de trouver une salle adéquate — et en 1972, un premier festival de SF a eu lieu avec des invités comme André Ruellan, Jimmy Guieu et Jacques Goimard avec projection de films dans différentes salles de la ville. Ce premier festival a connu un relatif succès qui a conduit en 1974 à l'organisation de la première convention française dans la susdite salle de cinéma Le Rio. Nous avions passé un accord avec le directeur de la salle. En échange de notre organisation — communication, conférences, remise des prix, auteurs invités… — il nous accordait 1 franc par entrée aux films qui étaient au programme. Cette convention a donc joué sur deux tableaux : des films, des conférences et tables rondes et j'allais oublier la création du Grand Prix de la Science-Fiction française. Nous avons fait 12000 entrées au Rio, avec des séances de nuit jusqu’à 4h ou 5h du matin en raison de l'affluence — la salle ne comportait que 204 places.

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Se posait alors la question : est-ce qu'on organise une autre convention ? Finalement, la seconde se fera à Angoulême suite à une demande de Jacques Rouveyrol. Par la suite, chaque année, les candidats organisateurs me demandaient l’autorisation puisque j’étais considéré comme le fondateur des conventions SF en France. Les choses ont changé à partir de 1980.

NVD Les années 1970 furent effervescentes pour la SF française ; quel regard portez-vous aujourd’hui sur ces années-là ?

Ce fut une époque très riche car le cinéma de SF se développait et s'alimentait parfois des romans. Dans le même temps, les deux principales revues françaises Fiction et Galaxie enrichissaient la culture de la SF en France. Contrairement aux revues actuelles, on pouvait les acquérir en kiosques, maisons de la presse et buralistes. Les conventions et les festivals furent l’occasion pour le provincial que j’étais de rencontrer beaucoup d’écrivains, une façon de croiser certaines de mes admirations littéraires…

NVD Vous avez pris l’initiative de créer successivement un premier festival de SF en 1972 et la première Convention en 1974. Quels retours ont suscité ces événements à l’époque ?

Les Festivals et les Conventions furent bénéfiques pour le Rio et la ville de Clermont-Ferrand. C’est ainsi que s’est créée une véritable dynamique des conventions en France.

NVD Comment crée-t-on un prix aussi prestigieux que le Grand Prix de la Science-fiction française devenu depuis le Grand Prix de l’Imaginaire ?

Le Grand Prix de la Science-fiction française fut rattaché aux conventions jusqu'au début des années 80. Nous l’avons créé car, s'il existait bien, depuis 1972, le prix Apollo qui couronnait chaque année le meilleur roman de science-fiction publié en France l'année précédente, celui-ci récompensait essentiellement des auteurs américains ou anglais (son nom avait été choisi en référence à la fusée américaine Apollo 11 et pour ses facilités à être mémorisé, notamment par les journalistes, raconte Jacques Sadoul, son créateur, dans son Histoire de la science-fiction moderne). Zelazny, Brunner, Spinrad, Watson, Silverberg, Herbert furent ainsi couronnés avec quelques rares et plus tardives exceptions françaises, dont Michel Jeury en 1982 pour L’Orbe et la roue. Le Grand Prix de la Science-fiction française récompensa donc quant à lui uniquement des romans et des nouvelles françaises — ou francophones — avec un jury diversifié et équilibré comprenant trois directeurs littéraires, trois écrivains, trois spécialistes et trois lecteurs. À l'origine, ce prix était décerné en mars/avril pour des œuvres parues l’année précédente. Vers 1980, les conventions s'étant décalées en été, le Grand Prix de la Science-fiction Française est donc devenu indépendant des conventions qui ont, de leur côté, créé le Prix Rosny.

NVD Le premier lauréat du roman francophone de ce prix fut Michel Jeury. Quels souvenirs avez-vous de l’écrivain à l’époque ? Qu’avez-vous ressenti à la lecture du Temps incertain ?

convention74_12_1_.jpg Francis Carsac et Jean-Pierre Fontana en 1974.

Depuis les années 50, les têtes d’affiche étaient Nathalie Henneberg, Michel Demuth, Francis Carsac… dont les œuvres se calquaient partiellement sur le modèle américain. Tout à coup, en 1973, arrive Le Temps incertain: un événement considérable pour la SF française, un véritable choc de lecture : cette œuvre constituait à une autre manière de voir et de concevoir la SF. D’autre part, j’ai un souvenir très précis de Michel Jeury, je fus frappé par son extrême modestie. Il ne parlait jamais de lui ! J’estime que c’est une personnalité hors du commun, comme Roland Stragliati ou Jean Louis Bouquet. Des hommes de talent qui ne recherchaient pas la notoriété et qui ont toujours gardé le sens de la discrétion, de l'amitié, voire d'un certain désintéressement. Je les ai bien connus eux aussi, grâce notamment à Mercury pour Jean Louis Bouquet (voir [http://bouquet.noosfere.org/) et aux auteurs italiens pour le second.

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NVD Jean-Pierre, vous êtes présent à cette Convention de 2014, 40 ans après celle que vous avez organisée à Clermont-Ferrand; Michel Jeury a un souvenir extraordinaire de celle de 1974, date à laquelle il a rencontré pour la première fois le très jeune Roland Wagner. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le fandom français ? La production littéraire de SF française ?

Dans les années 60 et 70, avec le recul et la distance historique, il faut tout de même reconnaître qu’il y avait des « creux » dans la production littéraire française. D’après Alain Dorémieux et Michel Demuth, qui recevaient de nombreux manuscrits et nouvelles, ce que produisaient les jeunes auteurs n’était pas forcément très bon. Aujourd’hui dans les fanzines, sur les blogs, il y a une excellente production de jeunes auteurs, même si la SF est en décroissance chez les librairies. J’estime que les productions actuelles sont bonnes, voire parfois très bonnes.

NVD Après une carrière très riche, avez-vous quelques souhaits ? Gérard Klein me disait récemment qu’il regrettait de ne pas avoir plusieurs vies pour réaliser toutes ses ambitions, écrivain, critique, éditeur… Avez-vous le même sentiment ?

Oui, dans une certaine mesure : j’ai le regret de ne pas avoir créé une revue. Ma carrière au Ministère de l’Équipement a freiné considérablement celle d’écrivain. Je n’ai quasiment pas écrit pendant 10 ou 15 ans. C'est d'ailleurs le même cas qui s'est produit pour Dominique Douay. Depuis que je suis en préretraite, je me suis fort heureusement remis à l’écriture. Je regrette également de ne pas avoir développé une carrière dans le cinéma mais, en Province, ce n’était pas possible. Enfin au bout de 40 ans, probablement par lassitude, j’ai démissionné de ma fonction de Président du Grand prix de l’Imaginaire. Cette démission m’a autorisé plus de temps pour écrire. Je réfléchis actuellement à la réalisation d’un ouvrage sur l’histoire des fanzines et du fandom français après avoir consacré trois articles sur ce sujet dans la revue Galaxies: ce projet me tient à cœur car je souhaite vraiment analyser la raison d’être des fanzines et de leur rôle dans la diffusion de la science-fiction française.

Site officiel de Jean-Pierre Fontana: http://www.noosfere.org/heberg/fontana/

Des articles à lire publiés dans Mercury: http://fontana.noosfere.org/mercury/mercuryetudes.asp

Site de Jacques Hamon, un blog où vous pouvez retrouver les photos de ces manifestations des années 70: http://www.collectorshowcase.fr/convention74_page_1.htm

mardi 11 novembre 2014

« Nous nous battrons avec nos rêves, essai d’introduction au monde jeuryen » (1980) par Dominique Warfa, quand le Périgord est au coeur des hypersystèmes.

Dominique Warfa, grand ami de Michel Jeury, auteur belge francophone, écrivain, critique et essayiste de science-fiction, vit à Liège. En 1980, il a écrit cet article (publié pour la première fois dans Espaces-Libres, n°9, septembre-octobre-novembre 1980, pp.3-10, fanzine de SF publié à Amiens par Stéphanie Nicot) que L'AM-J diffuse aujourd'hui. Dominique Warfa insiste sur le lien entre le terroir jeuryen, l'utopie, l'incertitude du temps et celui de l'idéologie. Un texte essentiel pour comprendre l'univers jeuryen.

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« Nous nous battrons avec nos rêves, essai d’introduction au monde jeuryen », par Dominique Warfa, 1980.

Au moment de préciser la direction à lui donner, lorsque ce texte était en gestation, je suis parti de l’idée d’écrire comme un avant-propos, une sorte d’introduction à Jeury, mais pas tellement à son œuvre. Je n’avais pas vraiment envie de disserter sur l’univers chronolytique ou sur le socialisme inquiet de Michel. Il m’apparaissait davantage intéressant de stigmatiser mes rapports avec lui : Jeury et moi, en quelque sorte. Pourtant, au fil des notes que je rassemblais, une question lancinante revenait : si j’aime Michel Jeury, sa littérature mais aussi ce qu’il est - ce que j’en perçois du moins, et l’on sait quel rôle jouent pour lui la mémoire et la perception - si pour moi il a pris une grande importance, la véritable question se devait d’être : pourquoi ? Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? L’importance qui lui a été conférée dans le petit monde de la SF française, les trois-quatre années où il était partout, toute cette apparence extérieure et légèrement publicitaire (salut, M. Laffont !) ne m’a guère influencé. En effet, Jeury m’a conquis de l’entendre parler, lui, et cela se produisit alors que je n’avais encore rien lu de sa main ! (L’oubli est réparé.) De réfléchir sur ces bases m’a évidemment conduit à une tentative d’analyse du monde jeuryen et donc, finalement, de la chronolyse et du socialisme selon Jeury. Deux parties dès lors dans cette courte étude : mon approche de Michel Jeury - homme, et mon itinéraire au travers de Michel Jeury - créateur, ce qui implique mes démêlés avec l’œuvre.

1. Jeury existe, je l’ai rencontré.

Ma première vision de l’homme date de l’été 1974. La seconde convention européenne, Eurocon II, se tenait sur le campus de Grenoble, sous la houlette du trio infernal (Andrevon, Barlow et Baudin). On s’y emmerdait pas mal, entre une architecture (?) débilo-futuriste et le dernier film anticipativo-réalisto-soviétique, lorsqu’un réalisateur de la télé suisse qui passait par là se mit à interviouwer à tour de bras. Bernard Goorden et moi-même étions de la partie (Bernard parlant de SF hispanique, comme c’est curieux, et moi mélangeant sans vergogne Harlan Ellison et révolution). Et nous avons ainsi eu l’occasion d’écouter les réponses sensées de Jeury aux questions passe-partout qui sont le lot de 99 % des entretiens de ce type. Le 8 juillet 1974, je n’avais encore rien lu de Michel Jeury, je le confesse. Le lendemain, Le temps incertain était avalé et dédicacé (« Rendez-vous à la convention de la Perte en Ruaba en 2074 »).

dominique_Warfa_convention_1974.jpg Michel Jeury et Dominique Warfa à la Convention de Grenoble en 1974.

Ce qui me frappa immédiatement chez Michel, au travers de ses réponses comme par ses interventions en table ronde, ce fut sa gentillesse et la pertinence de ses propos (le bon sens rural ?). A Grenoble, il réussissait à parler de ses rapports avec le Nouveau Roman entouré d’une cour de jeunes fans littéralement pendus à ses basques (hein Vial ?) sans jamais perdre de sa bonne humeur. Il est vrai qu’alors, le fandom ne frappait pas encore à 4 heures du matin… Pas vrai, Michel ? Jeury a d’ailleurs la gentillesse modeste. Dans un entretien avec Philippe Curval (1), il affirme : « En fait, j’apporte très peu, simplement quelques bonnes paroles, à un moment délicat ». Mais c’est après avoir dit qu’à « ses débuts, un écrivain est très fragile, il suffit d’un rien pour qu’il se décourage ou qu’il change ». Alors Michel, à ce moment-là, tu sais très bien que « quelques bonnes paroles » ce peut être beaucoup, et que souvent on les cherche en vain auprès des éditeurs, voire même de certains rédac’chefs (tel celui qui à cette époque se reconvertissait dans la patate). Et sans toi, qui es plutôt du genre à dire, « tes défauts, tu les connais », je pense que j’aurais très bien pu attendre longtemps encore l’ouverture que fut ce premier texte dans Fiction… Enthousiasmé par le personnage comme par ses idées (entre autres sa contribution à une discussion sur « SF et Imaginaire », avez-vous remarqué l’originalité des sujets de table-ronde ?), c’est à ce moment que je fus frappé de jeurite aiguë. Cette SF-là, moi, j’acceptais de m’en saouler, de m’y immerger jusqu’aux cheveux, d’en faire une véritable cure… C’est par Jeury qu’est tout d’abord passé mon intérêt pour la « jeune SF française » (balbutiante, en 1974, vous pensez !). C’est via Jeury, aussi, qu’est née mon écriture. Les idéologies tous-horizons commençaient à me décevoir pas mal. Conserver une part de naïveté militante est une chose, mais quand je voyais mes amis trotskystes excommunier à qui veux-tu comme de vulgaires Mgr Lefèbvre, je me disais, trop, c’est trop. Bakounine m’a fait de l’œil au même moment. (Le couple tient toujours, merci.) Et mes envies de journalisme militant se sont doucement muées en désir d’écriture tous azimuts. Cela, je le dois à Michel Jeury. Ce n’est pas pour autant un magicien. Il n’a pas créé un « Warfa » prêt à l’emploi, propulsé sur scène muni de tous ses instruments. Écrire est toujours pour moi un combat, voire un tourment. Une nécessité en tout cas. Mais Michel m’a - à son insu, par ses textes que je sentais vibrants - insufflé le goût de ce combat, et peut-être m’a-t-il également désigné un but. Une littérature qui ne soit pas uniquement catharsis d’adolescent, mais qui produise du sens. Qui signifie, par le désir même qui l’énonce et la conduit à l’existence. Qui signifie quoi ? Des peurs, et quelques espoirs… Je pense que ce n’est pas un hasard si Jeury, écrivain de SF - et donc représentant d’une subculture dirait Klein - fut invité par Pivot dans un numéro d’Apostrophes consacré non pas à la SF, mais à la peur ! Jeury est l’un de ceux - et ici je ne parle pas exclusivement d’auteurs de SF - qui expriment le mieux, à mon sens, tout à la fois un désarroi et un désir immense d’utopie. (On pourra discuter sur le point de savoir s’il croit à ses propres solutions.) Bref, comme tout cela me parlait énormément, il a joué un rôle de catalyseur décisif dans mes rapports avec la feuille blanche. Maintenant, évidemment, je tente de tuer le père ! Des textes tels que « Aux couleurs d’un rivage blond » ou « Rituel pour un homme claustré » sont profondément jeuryens, même si Curval a eu la gentillesse de dire que si « Rituel pour un homme claustré (reprenait) un certain nombre de thèmes jeuryens, son originalité (était) de le faire oublier » (2). L’ennui, c’est que ce caractère « jeuryen » me ressort par tous les pores, sans en décider ainsi. Faudra-t-il que j’écrive un récit franchement jeuryen, et voulu comme tel, pour m’affranchir des traces périgourdines ? Et Jeury lui-même, qui reconnaît cette filiation : « L’univers chronolytique ne me concerne plus tellement. (…) Parmi les textes d’autres auteurs, il y a « Aux couleurs d’un rivage blond », de Dominique Warfa, paru dans Fiction (...) »(3). Moi, je ne sais pas. Difficile d’en juger. Évidemment, les influences... Et puis ce texte lui était dédié, c’était un peu le pied à l’étrier. De toute manière, la question est parfois de pure rhétorique dans un domaine comme la SF, où l’on sait l’importance d’un certain caractère collectif, « boîte à idées » en quelque sorte. Les textes et les idées s’y enchaînent mutuellement. « La SF par référence constante au code qui la définit étant une littérature par essence collective, et spéculative, les textes générant d’autres textes » (Michel Lamart 4). Jeury encore, dans un entretien avec Francis Valéry contenu dans le dossier qui clôt Poney-Dragon, parle de ce « qu’il y a quelque chose de particulier à la SF, que dans une certaine mesure la SF commande « fond et forme » des récits qui s’y rapportent » (5). Il parle de formes d’esprit induisant un certain type de voix « SF », rapprochant Jeury de Dick, puis d’autres de Jeury. Il parle également d’expériences collectives. Bon, tout ceci n’est pas une justification d’on ne sait trop quel crime littéraire. A l’heure actuelle, si je continue d’aimer beaucoup Michel Jeury et je vais montrer pourquoi - j’ai cependant l’envie d’écrire autre chose. C’est peut-être ce qui me bloque pour l’instant : pas envie de faire du sous-Jeury. Trouver sa voie, son style, ce n’est pas simple. A-t-on suffisamment parlé de Dick, justement, à propos de Michel ? Mais qui, maintenant, serait aveugle au point de confondre leurs œuvres respectives ? (Hé hé ! Les enfants de Mord, ouvrage récent dans la production jeuryenne, est peut-être le plus dickien ! Personnage central, situation, état du monde renvoient au corpus de l’écrivain américain. Non par des citations, mais par la manière. Curieux, non ? Jeury, enfin maître de son écriture après ces trois grandes étapes que furent Le temps incertain, Les singes du temps et Soleil chaud poisson des profondeurs, ferait-il un retour sur ses origines ?)

2.Et un petit voyage en camion rouge.

Bien. Dire pourquoi j’aime Michel Jeury, pourquoi sa façon d’appréhender notre futur me fascine, c’est évidemment tenter de l’expliquer. Et c’est là un exercice de haute voltige qui me fait un peu peur. C’est pourquoi je m’en vais, de manière très réaliste, limiter mon propos. Une petite histoire pour commencer. En juillet 1976, Michel Jeury avait été, sur mon instigation, l’invité d’honneur de la convention nationale belge qui se tenait pour la première fois en pays wallon, à Liège, ville du pékèt (alcool de genièvre) et des « tièsse di hôye » à la Tchantchès (symbole de l’esprit frondeur liégeois). A Liège, ma ville. Michel a beaucoup aimé Liège, et je me suis pris de l’envie de découvrir Issigeac. Je dus patienter un an, et en juillet 77 je descendais sur les routes du Sud en compagnie d’un vieil ami. Nous allions faire halte en Périgord. Mais pour y parvenir, nous avions roulé toute la nuit entre la Loire et le pays des croquants. Et sur la fin de cette nuit, quelque part entre Périgueux et Bergerac, nous avons basculé dans l’univers jeuryen ! Le petit jour pointait lentement dans des camaïeux de rose et de mauve, lorsque tout d’un coup l’horizon devant nous se zébra d’éclairs d’un blanc aveuglant. Pas de pluie. Pas de roulements de tonnerre (du moins ne les avons-nous pas perçus). Mais surtout : pas de pluie. En un instant nous étions environnés d’une lumière blafarde presque continue, comme si la foudre se ramassait sur nos têtes. Ceux qui ont lu Ouragan sur le secrétaire d’État ont compris : nous étions en plein cœur d’un de ces orages secs décrits dans le récit. Lorsque j’ai raconté l’anecdote à Michel, le lendemain, il s’est contenté de sourire. Je crois que c’est là, et durant les trois jours qui ont suivis, que j’ai compris l’une des clés de l’univers jeuryen : le terroir. Le terroir qui traverse toute son œuvre, comme en diagonale, le Périgord présent au cœur des hypersystèmes. Dans Un jour torride, dans L’armée rouge contre les utopistes, comme dans La poudre jaune du temps ou Les maraudeurs galactiques , le Périgord toujours présent. Je puis comprendre cela. L’attachement à ses racines : Si pour Jeury c’est une région qui lui colle aux fesses, pour moi c’est une ville. Mais c’est pareil. Et c’est par là que j’ai commencé à m’introduire dans le monde jeuryen. Pas par effraction : par complicité. Et le terroir, chez Jeury, ce n’est pas seulement un décor ou un passé, ni même un lieu présent (combien agréable, pourtant), c’est également l’un des pôles d’une philosophie. C’est - à mes yeux - une philosophie triangulaire. Je place le terroir au sommet, et il ne m’a guère fallu longtemps pour découvrir les deux autres angles : le temps et l’idéologie. Ces trois éléments entretenant entre eux des rapports constants et compliqués. Ce que je nomme “idéologie” ne désigne évidemment pas un projet sociopolitique précis. (On verra qu’il en va bien autrement !) On pourrait sans doute appliquer d’autres termes à ce point du triangle : quête utopique, angoisse politique, approche de l’absolu. Je conserve cependant “idéologie”, et ce n’est pas un caprice, on s’en apercevra. Car un trait profond de Jeury, c’est sa méfiance à l’égard des idéologies, ce que je nommais plus haut son “socialisme inquiet”. Cette vision critique de toute chose politique, car il sait que le totalitarisme nait partout. Il l’a dit avec Planète Socialiste et tous ne l’ont pas encore digéré. « L’Idéalisme (...) qui nous conduisit en fait au plus aveugle des déterminismes (...) inspire ici à Jeury la plus désenchantée des méditations » (Martial-Pierre Colson à propos des Singes du temps » (6). Mes sympathies libertaires et ma haine du tout noir tout blanc font qu’ici aussi, je doive me sentir en accord avec l’incertitude jeuryenne. Nous disions donc : le temps et l’idéologie. Le temps, cela semble l’évidence. « Pour Michel Jeury, le thème le plus fascinant qui soit est le temps » (Daniel Walther). « L’altération du temps, ou plutôt de la perception du temps, et donc l’altération de la perception de la réalité est (...) une des principales obsessions discernables dans l’œuvre de Michel Jeury » (Henri-Luc Planchat). La problématique du temps et Michel Jeury, c’est tout un. Oui. Mais bon. On sait qu’Apollinaire eut sa perception du temps forgée d’expérience par la « différence essentielle entre la conception méditerranéenne du temps, et la nôtre » (7). Ses séjours dans le Sud d’une part, et dans les Ardennes belges comme en Rhénanie d’autre part, lui montrèrent comment la fuite du temps est d’autant plus marquée que le sont les saisons, influant de la sorte sur le comportement des gens. Cette conception, à son tour, influant sur la poétique d’Apollinaire. J’ai pu me demander si Jeury avait été sensible à une perception du temps spécifiquement rurale, peut-être, et différente de celle du citadin par tous les rituels saisonniers et quotidiens que commande la vie campagnarde. Je ne sais : il faudrait lui poser la question. Je crois pourtant que voici un lien entre le temps et le terroir, moins anecdotique qu’on ne pourrait le penser. Mais le terroir, c’est aussi un lieu de l’utopie. Voir la fréquence de la liaison terroir - vie heureuse dans tous les récits où la région d’ancrage intervient, que ce soit dans les souvenirs (ah ! mémoire traîtresse !) ou dans des instants de réelle utopie. Dans le même entretien avec Curval (8), Jeury parle de ses utopies : « Ces sociétés idéales dont tu parles correspondant à la fois à mon sentiment profond et à ma situation sociale qui a toujours été indéfinissable. J’ai trouvé ici (à Issigeac) un petit havre tout à fait marginal ». Voici donc ce terroir jeuryen en rapport avec l’idéologie comme avec le temps. Pour fermer mon triangle, il faut chercher le point de contact temps/idéologie. Celui-ci existe bel et bien : il s’agit de l’incertitude. Incertitude du temps : on a rarement vu univers temporel plus mouvant que celui de Jeury. Incertitude de l’idéologie : retour à l’inquiétude et déni de toute solution proprement et exclusivement politique. Boris Eizykman, dans un entretien-collage consacré à Soleil chaud poisson des profondeurs (9) parle d’une « utopie qui ne se concrétise pas dans un programme politique, qui ne prend pas la forme neutralisée d’une propagande bêtement didactique, mais qui se concentre puissamment dans les virtualités complexes de cette nouvelle folie surhumaine » La folie, le repli de Hood et de Boldi. Jacques Rouveyrol a fort bien analysé l’univers chronolytique (10): « (sa propriété) la plus importante semble être l’incertitude (...), l’univers de l’incertain quant au temps, quant à l’espace et quant à l’identité même des individus qui s’y déplacent ». Non, Michel Jeury ne nous facilite pas la tâche. Pourtant, entre le temps et l’idéologie réunis par l’interface de l’incertain, il y a un rapport encore plus direct. Dans un autre entretien avec Michel Jeury, Eizykman cite Burroughs (William !) et parle (11) « d’une nouvelle sensibilité, d’un nouveau rapport au monde » induits par la drogue, mais aussi de la révolution que serait « cette nouvelle sensibilité sans la médiation des drogues ». Jeury et lui tombent d’accord sur le fait que la SF « manifeste cette évolution à travers le traitement du temps (le temps du récit et la conception du temps énoncée dans le récit) ». Notre petit triangle philosophique est clos. Si le terroir est le terrain d’une utopie, il pousse ses racines tout à la fois vers le temps et l’idéologie, qui entrent eux-mêmes en contact direct à plus d’un titre. On pourrait même y déceler un mouvement tourbillonnaire : du terroir naît une perception du temps, laquelle influe sur l’idéologie qui pour sa part fait retour au lieu pour l’application de l’utopie rêvée dans l’incertain. Je vous livrerais bien deux ou trois schémas, mais point trop n’en faut. On peut dès lors comprendre au travers de son œuvre pourquoi Michel Jeury est partisan de la révolte et du combat tout en craignant la normalisation d’une victoire. En effet, dans l’univers chronolytique, le réel n’est ni dans le monde historique répressif des hypersystèmes, ni dans le monde libéré et utopique (donc an-historique) de Gogol ou de la Perte en Ruaba. Le réel, ce n’est ni le départ ni l’arrivée : c’est le mouvement, c’est la chronolyse, c’est la vie. La réalité, c’est l’incertitude, c’est Diersant qui est également Renato (12). Michel Jeury, ou le refus du messianisme.

On peut se demander où en est actuellement Michel Jeury. Et on pourrait chercher, par exemple, dans L’Univers-Ombre. Voilà un monde qui nous est présenté comme une utopie libertaire, avec présence d’une jolie crise : comment susciter un pouvoir destiné à contrer un envahisseur, pour le « rendormir » après usage. (En passant, notons que la république romaine faisait cela très bien : on n’hésitait pas à renvoyer les « dictator » aux champs. Mieux : ils y retournaient d’eux-mêmes.) Le problème est intéressant, quelle sera la solution proposée ? Or, cette solution est du type gadget (13). C’est une solution SF typique : un conditionnement éveille des hommes destinés au pouvoir, puis les rendort. Ouais. C’est très clair : l’impossibilité de concevoir une utopie viable renvoie au gadget. C’est pour moi très symbolique d’un rejet par Jeury de toute solution politique. L’idéologie de Jeury serait maintenant le rejet de toutes les idéologies. (On voit pourquoi j’ai tenu à employer le terme.) Ce n’est d’ailleurs pas neuf, déjà le Variana, bien avant le Serellen, présentait une solution mystico-mythique. Les fusils de bois et les projections mentales, pour être des systèmes de défense différents, n’en étaient pas moins similaires par l’idée, et tout aussi gadgets (14). Mais ici, nous devons réfléchir plus loin. Jeury, dans sa préface à Planète Socialiste, disait ceci : « J’ai un grand regret, nous avons tous mis l’économie entre parenthèses » (15). Or on voit à plusieurs reprises le narrateur de L’Univers-Ombre se demander comment diable l’économie du Serellen peut fonctionner. Mais aucune réponse ne sera donnée. S’il ne fallait qu’une preuve du peu de crédit qu’accorde désormais Michel Jeury aux systèmes idéologiques traditionnels, je la verrais bien là. Il y a danger évidemment, dans ce désespoir. Et en tant que vision anarchiste d’une utopie, la Ciudad-Durruti de Jacques Boireau m’attire davantage. Pourtant ma sympathie à l’égard de l’incertitude jeuryenne ne peut faiblir. Au moins Jeury crie, et fort, et sans retenue. Si l’on peut lui reprocher ici ses tendances mystiques, on se rappellera pourtant la dénonciation virulente des sectes dans Poney-Dragon. Et puis, fait curieux, si cette utopie explicitement donnée pour telle, dans une collection propre à l’accueillir, suscite plutôt une méfiance qu’une adhésion, voici Le territoire humain, qui ne se présente pas comme utopie mais qui en contient pourtant une fort belle. Enfin, s’il faut conclure, je dirai que ce que j’aime aussi chez Michel, c’est sa manière d’écrire une SF dérangeante, qui « alerte » le lecteur, sans pour autant la présenter explicitement sous ce jour, sans l’encombrer de signes référentiels externes. De clichés flics noirs disait Douay, et Monique Battestini de rappeler Hébert dans le Père Duchêne avec ses « bougre et foutre » en poteaux signalétiques (16). Rien de tel chez Michel Jeury. Rien qu’une littérature qui nous livre son auteur et ses tourments. Nous nous battrons avec nos rêves ? Ou plutôt : nous ne cesserons jamais de nous battre, car notre combat n’a pas de fin !

Notes

1 Philippe Curval, « Jusqu'au bout au-delà avec Michel Jeury », Futurs, n°5, novembre 1978, pp.39-43.

2 Philippe Curval, Notice pour « Rituel pour un homme claustré », Futurs au présent, Paris, Denoël, Présence du Futur, 1978, p.144.

3 Interview par Francis Valéry, Dossier de Poney-Dragon, Kesselring (s.l.), 1978, p.240.

4 M. Lamart, « Dix questions à Michel Jeury », in Le Gué, spécial SF, n°10-11, 4ème tr. 1978, p.12.

5 Cf. note 3.

6 In Nyarlathotep, n°10, 2ème tr. 1975, p.84.

7 A. Longue, Icare et Phénix. Images du temps dans “Alcools” d’Apollinaire, Mémoire dactylographié, Université de Liège, 1978, p.2. On y lit également : « L’hiver, dans le sud de l’Europe, est quasi inexistant, alors que chez nous, le passage des saisons est beaucoup plus marqué, nous sentons davantage la mort de l’été, la fuite du temps ». Ne peut-on voir entre la ville et la campagne la même différenciation ? La ville, par sa vie repliée sur elle-même, par le travail qui n’y subit pas d’arrêt, sent également beaucoup moins les saisons. La campagne subit chaque année la fuite du temps. Et Michel Jeury habite la campagne.

8 Voir note 1.

9 In Fiction, n°277, février 1977, p.176.

10 Jacques Rouveyrol, « L’univers chronolytique de Michel Jeury », Popilius, n°3, publié à l’occasion du 2ème Congrès de la SF Française, Angoulème 1975, pp.18-22.

11 In Horizons du Fantastique, n°29, 3ème tr. 1974, pp.23-25.

12 Je renvoie ici aussi à l’article cité de Jacques Rouveyrol.

12 Type de solution SF gadget : la fin de Stand on Zanzibar. « Il s’agit, chez les Shinka, d’une mutation dominante. » Et voilà ! On va vous vaporiser Terra d’une synthèse de cette hormone, et zou, l’amour du prochain en aérosol ! Ce qui faisait dire à Pierre Versins : « C’est le défaut majeur de la SF : des solutions irréalistes à de réels problèmes » (préface à la réédition de Tous à Zanzibar, John Brunner, Genève, Edito-Service, 1974, p.9).

13 In « La fête du changement », Utopies 75, Paris, Laffont, 1975.

14 Planète Socialiste, Collectif n°2, Yverdon, Kesselring, 1977, p.9.

15 Monique Battestini "Qui a peur de la SF universitaire ?", Le Gué, spécial SF, n°10-11, 4ème tr. 1978, p.33. En fait, Battestini cite Roland Barthes. En effet, Le degré zéro de l’écriture commence ainsi, textuellement : « Hébert ne commençait jamais un numéro du père Duchêne sans y mettre quelques “foutre” et quelques “bougre”. Ces grossièretés ne signifiaient rien, mais elles signalaient. » (Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953.)

dimanche 9 novembre 2014

"La mort noire" de Raphaël Granier de Cassagnac: une science-fiction du terroir et un hommage à Michel Jeury et Gérard Klein

Dans l'anthologie Faites demi-tour dès que possible - Territoires de l'imaginaire, paru aux éditions La Volte en octobre 2014, Raphaël Granier de Cassagnac dans la nouvelle "La Mort noire" imagine qu'Issigeac et le Périgord, haut-lieu de la SF des années 70 grâce à Michel Jeury, serait le lieu du développement d'une intelligence supérieure, nourrie par l'imaginaire des auteurs:

"Ils étaient écrivains et amateurs de science-fiction mais aussi musiciens, philosophes... Les premiers s'appelaient Pinhas, Eizykman, Klein, Wagner ou Brunner et ils rendaient visite à Michel Jeury, leur aîné qui est né et habitait la région. D'autres suivirent: Dunyach, Canal, Wintrebert et bien d'autres. Ensemble ils créaient et détruisaient des univers, alors que nous croissions sous leur pied. Ils ont ouvert pour nous une porte sur votre devenir." (Faites demi-tour dès que possible - Territoires de l'imaginaire, éditions La Volte, 214, p.243)

"Issigeac, en lettres noires sur fond blanc encadré de rouge. Sous un soleil de plomb, l'automobile remonte la route qui vient de Bergerac et entre dans le village médiéval. L'homme demande son chemin et va se garer le long d'une vieille demeure, rue Sauveterre. Il frappe à une vieille porte. On le sent nerveux, inquiet même, pendant les quelques secondes qui passent avant qu'on ouvre. Un homme simple apparaît, habillé d'une veste d'intérieur en toile brune, le nez chaussé de lunettes cerclées de métal. Michel. L'autre est en costume de lin, il vient de la capitale. Gérard." (Faites demi-tour dès que possible - Territoires de l'imaginaire, éditions La Volte, 214, p.237)

Une anthologie singulière qui met en scène les régions françaises sous le signe du fantastique, de la SF ou de l'horreur. Le terroir, terreau des littératures de l'imaginaire.

raphael_granier_de_cassagnac_03.jpg Raphaël Granier de Cassagnac Crédit photo © Laurent Hini

Raphael Granier de Cassagnac est parisien, mais ses familles belle et maternelle sont périgordine et limousine. Il profite de ses trop rares passages dans ces régions pour goûter la gastronomie de terroir, s'imprégner et écrire... de la science-fiction. Il est l'auteur de deux romans d'anticipation aux éditions Mnémos, Eternity Incorporated et Thinking Eternity. Né avec Le Temps incertain, il a découvert Michel Jeury sur le tard, avec autant d'étonnement que de ravissement. Quand la Volte lui a demandé d'ancrer une nouvelle dans une région, le Périgord s'est imposé, avec Jeury au générique. Raphael est ensuite "tombé des nues" en réalisant que les romans de terroir de Michel trônaient dans la bibliothèque familiale.

territoires-couverture jaune.indd Le lien vers les éditions de La Volte: http://www.lavolte.net/livre/faites-demi-tour-des-que-possible/ Le lien vers Thinking Eternity: http://www.eternity-incorporated.com/

mardi 7 octobre 2014

L'exposition "Michel Jeury, entre Futurs et Terroirs" à l'Université Bordeaux Montaigne du 6 au 20 octobre 2014

L'Université Bordeaux Montaigne est partenaire depuis 2013 de la valorisation de l'oeuvre de Michel Jeury. Du 6 au 20 octobre 2014 grâce à son service culturel elle accueille l'exposition "Michel Jeury, entre Futurs et Terroirs" dans le Grand hall du bâtiment administratif. Après la réalisation de l'entretien avec l'écrivain par le Pôle audiovisuel de l'université, c'est l'occasion pour les étudiants en langues, lettres, arts et sciences humaines de mieux connaître l'oeuvre de Michel Jeury. _cid_6AF6AD3C-936A-498F-9C01-70C2B6F01D2D_home.jpg

2014-10-06_07.16.24.jpg Le Président de l'Université Bordeaux Montaigne, Jean-Paul Jourdan, a partagé un moment de convivialité lors du vernissage de l'exposition avec Natacha Vas-Deyres, Emmanuel Dubois et Stéphanie Brossard (du Service Culturel). Ce fut l'ocasion pour L'AM-J de remercier chaleureusement l'Université qui soutient nos actions depuis 2013. Michel Jeury est entré à la Faculté.

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