A l'occasion de la venue de Michel Jeury aux Rencontres de Sèvres en 2010, Joëlle Wintrebert a écrit cette préface à la brochure bibliographique éditée par Alain Sprauel. C'est l'occasion de connaître un peu mieux la vie de Michel Jeury racontée par l'une des plus talentueuses plumes de la SF française et une grande amie de Michel.

Quand on a été enfant de paysans, né en 1934, en Dordogne, comment devient-on l’un des plus étonnants écrivains de sa génération ? Parce qu’on s’est morfondu en étude, à l’âge de cinq ans, et que la seule ressource pour passer le temps était de s’inventer des histoires ? Parce que dans cette époque sans télé, on était bercé par les contes fantastiques des femmes à la veillée ? Très vite, Michel Jeury a rêvé d’ouvrir ses propres fenêtres sur le monde. Obligé d’abandonner ses études pour le monde du travail, il devient auxiliaire dans une perception puis instituteur dans une école de campagne (il mettra plus tard à profit cette expérience dans des romans qui sauront toucher un large public). Il rêve toujours de devenir écrivain, mais ses débuts dans l’édition se révèlent trop chaotiques pour le satisfaire. Malgré le prix Jules Verne décerné à son roman La Machine du pouvoir, Jeury se décourage. Une difficile décennie va suivre, où il est successivement précepteur, visiteur médical, représentant, gardien de château, ouvrier agricole. Pendant ce hiatus, Jeury n’a pas cessé de lire, et c’est influencé par le Nouveau Roman qu’il découvre à la fin des années 60 l’ambitieuse collection que Gérard Klein vient de créer chez Robert Laffont. Le roman qu’il était en train d’écrire se transforme, ce sera Le Temps incertain. On sait avec quel enthousiasme il sera accueilli par Gérard Klein d’abord, par les lecteurs de SF ensuite. S’ensuivront sept romans dans la collection Ailleurs et Demain qui le rendront définitivement célèbre, mais la vie d’artiste n’est pas un long fleuve tranquille, et la célébrité ne suffit pas à nourrir son homme. Jeury a beau multiplier les publications, pour J’ai Lu, Presses Pocket, Fleuve Noir, écrire pour la radio et la télévision, critiquer pour Sud-Ouest ou Le Monde, ses fins de mois restent très difficiles, si bien qu’en 1987 il opère une conversion radicale, quittant sa Dordogne natale pour le Gard et la Bambouseraie de Prafrance, que dirige son beau-frère. C’est dans la belle demeure de la Bambouseraie qu’il écrit, en 1988, le premier d’une série de romans paysans qui vont lui permettre de trouver le public qui se refusait jusque-là. Il vit enfin correctement de sa plume, alignant les titres année après année avec une régularité d’horloge que beaucoup pourraient lui envier, un désir planté au cœur : revenir un jour à la SF. Désir qu’il vient enfin de réaliser avec la sortie de son extraordinaire nouveau roman, May le monde.

Mais revenons à notre auteur de SF au moment de son avènement, en 1973. Sorti de l’œuf. Et de quelle façon ! Il invente le concept infiniment séduisant de « chronolyse ». En s’appuyant d’abord sur les chronolytiques : la drogue qui provoque cet état de conscience modifié. Rapidement, ce prétexte ne sera plus nécessaire. Déjà, par rapport au Temps Incertain, la chronolyse peut se réaliser sans support dans Les Singes du temps. Les romans Soleil chaud, poisson des profondeurs ou Le Territoire humain n’évoquent même plus la chronolyse et cela n’empêche pas le temps d’y imploser, éparpillant la réalité. Ce temps implosé est un temps de l’imaginaire. Il génère un espace onirique où les rêves rejoints sont joués sur une scène véritable. Dieux et démons, « véritables éboueurs des sphères mentales » (Soleil chaud, poisson des profondeurs), prennent corps. Yan Nak projette un univers tout entier sur une scène cinématographique. Les Hood et les Boldi se servent de leur propre corps pour illustrer leur fuite. Les « armes à mirages » exhalent les monstres que chacun porte en soi (« La fête du changement », Utopies 75, 1975).

En plus d’être le meilleur outil littéraire inventé par l’homme pour décrire en profondeur le monde contemporain, la SF permet à l’auteur de s’interroger sur le futur et d’exprimer son univers intérieur. Ainsi Jeury met-il en scène précocement les hypersystèmes : développement tentaculaire des multinationales, Grands États tyranniques, Force ABC, etc., que ses héros combattent par l’onirisme (la fameuse dernière phrase des Singes du temps : « Nous nous battrons avec nos rêves ! »), l’éclatement de la réalité et le recul de « la ligne bleue de l’espace-temps » (« Qui joue, qui meurt », Fiction n° 270). Et sans doute Jeury nous propose-t-il moins un discours sur le pouvoir, presque trop évident, qu’un discours sur les moyens de lutter contre ce pouvoir, de le subvertir, de lui échapper ou de le piéger en dérivant dans le temps, cette dimension que nul ne peut cerner ni définir et qui échappe donc à toute volonté de contrôle.

Imaginer l’avenir, c’est une manière de le circonscrire et de s’en protéger, de vaincre la peur de l’inconnu. Et l’inconnue principale, qui est en même temps le point nodal de toute existence humaine, c’est la mort. Que nous dit Jeury ? Pour que l’homme réussisse à se réaliser, il faut qu’il change. Tous les moyens de L’Univers-Ombre (1979) sont à sa portée. La Terre sans énergies dures, sans violence, sans Pouvoir (autre qu’« endormi »). Mais au slogan « changer la vie », Jeury a ajouté dans ses romans « changer le temps » et enfin « changer la mort »… Aux psychronautes de la destinée de Poney-Dragon ont succédé les Timins du Territoire humain. La découverte de nouveaux rituels générant une « fraternité du sang » (l’échange du sang comme rituel social) s’ajoute à cette intuition : « À l’intersection de la courbe temps et de la courbe douleur se trouve le fait mort. Modifiez le sens de la douleur et celui de la perception du temps et vous changerez la mort ». Les tortures subies par des cobayes humains utilisés comme matériel génétique se sont retournées contre les bourreaux et leurs hypersystèmes et Jeury met ces phrases dans la bouche de son alter ego, Jonas Claude : « Je crois que cette mutation est une chance extraordinaire dans la destinée de l’homme. Une race peut naître qui ne vivra plus avec, au fond du cœur, au fond des tripes, la peur de la douleur et de la mort qui empoisonnent toute existence humaine. Des êtres peuvent enfin venir dont le passage sur la Terre sera un peu plus qu’une brève lueur d’angoisse dans l’œil d’un dieu froid »… May le monde revient à ce thème du changement salvateur. Ce roman nous permet de retrouver un Jeury écrivain de SF dans un livre éblouissant de légèreté, d’invention, à la langue aussi étrange que familière. Il y est question de branes et de théorie des cordes, et d’une enfant très malade, peut-être sur le point de mourir, peut-être morte qui sait ? Mais elle change, et le monde change autour d’elle, et peut-être a-t-elle créé un monde où elle est indemne à jamais.

La SF, catharsis ? Oui, mais plus encore une réflexion politique et constructive sur notre devenir. Jeury excelle à inventer de nouvelles formes où la société ne serait plus une entité bien assise et constante mais une somme de parties fluides, interchangeables et éphémères où se pratiquerait le nomadisme mental ou physique. À sa façon, Jeury est un révolutionnaire qui nous montre la voie d’un futur infiniment désirable et qui nous prédit la naissance d’une nouvelle liberté et d’un « nouvel homme ».

© Joëlle WINTREBERT 2010