Jérôme Vincent, actuel « patron » du site et webzine Actusf a pris l’initiative en janvier dernier après le décès de Michel Jeury d’ouvrir un carnet d’hommages pour l’écrivain que nous avons relayé ici sur Jeury.fr. Actusf fut également partenaire de l’exposition « Michel Jeury, entre Futurs et Terroirs ». C’est l’occasion pour nous de le remercier et de faire un point sur son rôle et ses projets au sein de la SF française. Créé en 2003, le site ActuSF est devenu aujourd’hui un partenaire média et un éditeur incontournable du paysage de la science-fiction en France.

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Natacha Vas-Deyres : Jérôme, pouvez-nous dire quels furent votre formation et votre parcours. Comment devient-on un « professionnel » de la SF et des littératures de l’imaginaire ?

Jérôme Vincent : Cela s'est fait progressivement. J'ai suivi des études de biologie puis de journalisme scientifique avant de devenir journaliste radio. En parallèle, avec quelques amis, nous avons monté au milieu des années 90 un fanzine (La 85ème Dimension) puis en 2000 un site internet qui est devenu Actusf.com. Une maison d'édition est venue ensuite se greffer au site, surtout à partir de 2005/2006. Toutes ces activités dans les littératures de l'imaginaire prenant de l'ampleur, je suis devenu « professionnel » (c'est à dire que je suis salarié à plein temps d' Actusf) au tournant des années 2010. C'est un rêve devenu réalité, ma passion est devenu mon emploi.

NVD : Aviez-vous dès le départ le projet de vous consacrer uniquement à la SF ou à toutes les autres littératures de l’imaginaire ?

Oui, tout à fait. Les littératures de l'imaginaire ont toujours été au cœur du projet. En fait au collège et au lycée dans les années 90, nous nous sommes retrouvés avec quelques copains autour de la science-fiction et de la fantasy. J.R.R.Tolkien, Michael Moorcock, Dan Simmons, Richard Matheson... nous emballaient plus que certains classiques que l'on nous faisait lire en cours. C'est devenu rapidement une passion et c'est ce qui nous a donné envie de lancer un fanzine par la suite. L'envie de parler, de partager autour des littératures de l'imaginaire était là. Et à une époque où internet n'existait pas encore, le journal papier nous semblait tout indiqué. La suite est un développement lent mais continu avec toujours la science-fiction et la fantasy au cœur de l'histoire.

NVD : Quelles lectures SF ont pu marquer ainsi votre parcours pour que vous décidiez d’en faire un métier ?

Il y en a eu tant... J'ai passé de longues heures avec Le Seigneur des anneaux, Hypérion, Dracula, Elric, Je suis une légende et tant d'autres, enfermé dans ma chambre, lisant au lieu de réviser mes cours. L'imaginaire a d'abord été une littérature d'évasion. Puis j'ai pris de véritables claques avec des ouvrages comme Ubik, Substance Mort, Demain une oasis, Tous à Zanzibar, Jihad, Les Futurs Mystères de Paris... J'ai dévoré tous ces livres et d'autres. La passion était là. Il a fallu ensuite du temps et un concours de circonstances pour que je puisse vraiment en faire un métier. Mais j’ai eu de la chance, la radio et le journalisme sont deux autres passions.

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NVD : Nous vous croisons dans tous les événements SF de l’année. Mais racontez-nous comment fut créée l’aventure Actusf ? Pourquoi avoir créé ce webzine ?

Nous sommes à la fin des années 90. Le fanzine a déjà trois ou quatre ans et internet explose. C'est le temps où l'on crée nos premières adresses email et où l'on surfe en 56k. Au départ, nous avions donc envie de lancer un site pour promouvoir le fanzine. Et pour faire de l'animation, nous avions décidé que nous chroniquerions les nouveautés que l'on recevrait de la part des éditeurs. Le site a été lancé en mars 2000. Très vite on a compris tous les avantages du web par rapport au fanzine et celui-ci est mort de sa belle mort.

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NVD : Le webzine ActuSF a connu un développement exponentiel depuis sa création. Quelles furent les étapes de cette croissance tant sur le plan médiatique que sur le plan éditorial ?

Je serai bien en peine de vous donner toutes les dates. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a eu des événements marquants, de la publication du Droit du Serf (2000 ? 20001?) à la pétition pour défendre un livre de Nathalie Le Gendre (2005 ? 2006?), en passant par les grandes discussions (et enguelades il faut bien le dire) sur le forum, sans oublier l'enregistrement des conférences sur les salons (on en a un peu plus de mille désormais depuis 2008), les soirées d'anniversaires avec Bifrost, les dossiers sur la traduction ou les libraires et certaines interviews dont je garde un souvenir ému (comme celle de Richard Matheson par exemple avec Jacques Chambon à la traduction). Il y a aussi eu en 2011 le lancement du site « Mes Premières Lectures » et en 2013 le lancement d’Emaginaire.com, première librairie numérique dédiée à la SF et à la Fantasy. Et puis bien entendu, tout cela se mélange avec l'aventure éditoriale, d'Appel d'air au GPI de Sylvie Lainé pour L'Opéra de Shaya. Beaucoup de boulot, beaucoup de rires…

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NVD : Les éditions ActuSF sont nées en 2003, parallèlement au webzine. Pourquoi avoir créé cette maison d’édition ? Qui sont vos partenaires ? Editer de la SF n’est pas chose aisée : ou en êtes aujourd’hui ?__

A l'époque du fanzine, nous organisions des concours de nouvelles à destination d'auteurs « amateurs », n'ayant jamais été publié sur des supports professionnels. Le concours a survécu deux ou trois ans au passage sur le web. Et dans les dernières éditions, nous avions eu envie de publier les gagnants dans des anthologies papiers. Puis, nous ne sommes plus arrivés à faire face aux trop nombreuses nouvelles que nous recevions. Du coup nous avons arrêté. Mais l'idée de faire des livres étaient là. Et lorsque nous nous sommes constitués en 2003 en société, nous avons tout de suite eu un secteur « édition ». A l'époque, il s'agissait de faire de petits tirages à 200 exemplaires, pas plus. Notre premier titre était une anthologie, Au travers du Labyrinthe, dirigée par Anne Fakhouri et parrainé par Georges Foveau. Le second fut un guide co-écrit avec Eric Holstein. Et le troisième fut HPL de Roland C.Wagner, avec une couverture fabuleuse de Caza reprenant un portait de Lovecraft avec ce style qui lui est propre. C'était un livre bilingue, puisqu'il y avait la traduction de la nouvelle de Roland en anglais par Jean-Daniel Brèque. Le virus était pris. Là encore ce n'est pas tant une démarche économique ou raisonnée qu'une démarche de passionnés. Peu de temps après, en quelques semaines à Lyon, je rencontre Sylvie Lainé, Thierry Di Rollo et Jean-Marc Ligny et ils acceptent de nous confier quelques nouvelles pour en faire des recueils. Dans le même temps, le projet Appel d'Air voit le jour. L'aventure est lancée et on met véritablement sur pied la maison d'édition avec Charlotte Volper et Eric Holstein en 2007.

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Aujourd'hui, tout cela a pris de l'ampleur. Nous fêtons notre centième titre cet automne. On en est évidemment très très heureux. Là encore la petite affaire entre passionnés a bien grandi. Quant à nos partenaires, il y a bien entendu notre diffuseur distributeur Harmonia Mundi et tous les libraires et les lecteurs qui nous suivent. Et puis il y a également le fabuleux collectif des Indés de l'Imaginaire que nous avons fondé avec les éditions Mnémos et les Moutons électriques et qui nous apporte beaucoup. Pour répondre à ta question sur la situation actuelle, celle-ci est très compliquée. Les ventes en libraire sont soumises à une énorme concurrence liée à la surproduction et à l'arrivée du Young Adult dans nos rayons. En ya ajoutant les difficultés de trésorerie des libraires, tu auras une petite idée de la tension qui règne actuellement. Il n'en reste pas moins que l'on continue et avec quelques jolis titres qui sortent bien leur épingle du jeu. Enfin pour la science-fiction pure et dure, c'est encore plus compliquée mais je ne désespère pas parce que lorsque l'on a des livres malins et intelligents qui offrent un peu de sense of wonder, on a de très bons retours.

NVD : Quelle est la politique éditoriale de votre maison d’édition ? Après les collections des "Trois souhaits" et de "Perles d’épices" ainsi que l’édition officielle de l’anthologie des Utopiales, avez-vous d’autres projets ?

Notre angle n'a pas changé : publier la science-fiction et la fantasy qui nous plaisent. Nous avons simplement évolué des recueils de nouvelles aux romans (sans pour autant complètement abandonner la nouvelle). Nous nous sommes lancés avec les Indés de l'imaginaire dans la collection de poche Hélios. C'est un beau projet. Avoir une collection de poche partagée entre plusieurs éditeurs est, je crois, une première dans les domaines de l'imaginaire (et c'est rarissime dans les autres domaines). On y tient beaucoup et on apporte des titres à la collection depuis un an. Nous sommes donc, nous aussi, éditeur de poche. Depuis mars, on a lancé également Hélios noir, un label dédié au polar et au thriller, toujours en poche. C'est une belle idée de diversification. On aime le polar, on connait bien certains auteurs, du coup on se lance avec envie et enthousiasme. On a pas mal d'idées également de guides soit sur des auteurs, soit sur des sujets (par le biais de la Maison d'ailleurs dont nous sommes partenaires). Et bien entendu, il y a des kilos de projets et d'idées qui s'impatientent au fond des cartons...

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NVD : le site Actusf est en train de devenir un site de références avec des chroniques littéraires tout à fait pertinentes et de chroniqueurs talentueux, mêlant universitaires et érudits (Anne Besson, Philippe Ethuin, Jean-Luc Rivera, Pierre-Gilles Pélissier…). Cette dimension du site vous semble-t-elle essentielle ?

Oui, absolument. Au fil des années, certaines de nos actualités sont devenus des archives et par conséquent, Actusf est aussi devenu un site « ressource » pour ceux qui aimeraient creuser un sujet. C'est pour cela que l'on enregistre toutes ces tables rondes en salon, afin que la parole ne soit pas perdue. Les rubriques que tu évoques vont dans ce sens, soit elles apportent un autre regard sur l'actualité comme pour celle d'Anne Besson, de Jean-Luc Rivera, de Xavier Dollo ou de Daniel Suchet (dans le domaine des sciences), soit elles offrent matière à réflexion avec Pierre-Gilles Pélissier, Philippe Ethuin, André-François Ruaud ou Fred Combo. Et j'en aimerai d'autres. Je profite de cette interview pour lancer un appel à ceux qui ont des envies et des idées de rubriques :-) Quelque part, on raconte une histoire de la science-fiction et de la fantasy.

NVD : Vous êtes un partenaire important des événements universitaires consacrés à la SF et la Fantasy. Que pensez-vous du développement de ces recherches consacrées à tous les médias de l’imaginaire (littérature, cinéma, jeux vidéos, séries…) ?

J'en suis ravi. Vraiment. C'est une forme de légitimation de nos genres. Mais c'est surtout essentiel tant la science-fiction et la fantasy (et je n'oublie pas le fantastique) sont des genres riches qui innervent tous les médias. Ils ont une place prépondérante dans de nombreux domaines (cinéma, jeux vidéo, etc). Ils disent donc quelque chose de notre société. Que l'on étudie ce miroir me semble fondamental.

NVD : Qui sont vos collaborateurs ? Comment fonctionne l’équipe d’ActuSF ?

Aujourd'hui il y a trois personnes à temps plein à Chambéry (dont moi) : Marie Marquez qui travaille essentiellement sur les éditions Actusf (elle est notre pierre angulaire) et Jean-Laurent Del Socorro qui vient de nous rejoindre il y a quelques semaines pour s'occuper d'Actusf.com. Ils ont en ce moment l’appui de Sonia Geraci qui fait un long stage chez nous. Sur la maison d'édition, Charlotte Volper et Eric Holstein ont également des rôles essentiels. Sur le site, nous avons une grande famille de chroniqueurs dirigée pour la bande dessinée par Tony Sanchez et pour la jeunesse par Laura Vitali. Jean Rebillat et Thomas Ryngel font l'interface technique. Et je n'oublie pas non plus Hermine Hémon qui s’occupe du petit frère d'Actusf, le site MespremièresLectures. Enfin il y a également les amis qui ont été proches ou qui le sont encore et qui apportent leur petite pierre de temps à autre. Je pense que la famille élargie s'étend à une grosse (voir très grosse) cinquantaine de personnes. C'est un grand bonheur. C'est cinquante histoires d'amitiés, plus tous ceux qui sont passés par là. C'est assez incroyable !.

sevres_2012_019.jpg Marie Marquez et Jérôme Vincent aux Rencontres de l'Imaginaire de Sèvres en 2012.

NVD : Que représente Michel Jeury à vos yeux ?

Un grand grand monsieur dans l'histoire de la science fiction française. Sa trilogie aura marqué le genre et May le monde aura été un retour fracassant. Humainement parlant, je ne l'ai que peu côtoyé mais chaque rencontre a été marquée par sa gentillesse.

Le site d'Actusf à consulter chaque jour : http://www.actusf.com/spip/

Jérôme Vincent aux Utopiales 2012: https://www.youtube.com/watch?v=TzZ...

Le carnet d'hommages à Michel Jeury sur Actusf: http://www.actusf.com/spip/Carnet-d...__