Le 27 novembre prochain sortira en librairie l'ouvrage posthume de Michel Jeury, ses Carnets chronolytiques, publié aux Presses universitaires de Bordeaux dans la nouvelle collection "SF Incognita". Outre le plaisir de relire ses mots faisant revivre le passé coloré et vivant de la science-fiction des années 1970 et 1980, c'est aussi l'occasion de découvrir l'écrivain régionaliste, l'homme de la terre qui a grandi en Dordogne et a fini sa vie en Provence.

carnets chronolytiques

"Le temps fut la grande affaire de Michel Jeury, tant dans sa vie d’écrivain que dans sa vie d’homme. Il ne cessa de lutter contre la force immatérielle qui conditionnait son travail d’écriture et nécessitait une longue maturation. Il alla jusqu’à inventer un concept science-fictionnel, la dimension chronolytique, pour tenter de maîtriser le temps, devenu subjectif dans le psychisme. L’excipit des Singes du temps, son deuxième grand roman de science-fiction, publié en 1974, est explicite à ce propos : « ''Nous continuerons la lutte dans l’univers intérieur, dis-je. – Est-ce possible ? demanda la bergère ? – C’est possible. – Mais comment ? – Nous nous battrons avec nos rêves !'' » Les ultimes années de sa vie furent une lutte acharnée contre le temps qui réduisait drastiquement et inéluctablement ses capacités 2. Dès lors, la mémoire devint son arme. Ce grand écrivain de science-fiction et de littérature régionaliste a écrit entre 2009 et 2014, juste avant sa disparition le 9 janvier 2015, une série de textes autobiographiques, à la demande de Richard Comballot dans un premier temps, puis à mon intention dans un second temps, avec l’objectif de travailler ses souvenirs, de les restituer le plus fidèlement possible, de revenir sur certains faits qui lui paraissaient approximatifs dans les divers entretiens qu’il avait pu nous livrer (...) Ce qui finalement n’aurait pu rester qu’un exercice « documentaire » gratuit est devenu pour l’écrivain un travail d’écriture essentiel à la fin de sa vie. Sa santé déclinante ne lui permettait plus, à son grand regret, de passer des heures à écrire ou réécrire de longs récits et même des nouvelles. Soutenue par sa mémoire, la retranscription de ses souvenirs lui semblait plus facile et plus fluide. Mais Michel Jeury a voulu aller plus loin : ce travail, tout empreint de sa légendaire modestie, constituerait son dernier exercice, celui qu’il avait toujours approché dans sa longue carrière, l’autobiographie. Ce que j’ai désigné dans le titre de cette présentation comme « la tentation de l’autobiographie » fut une des obsessions de l’écrivain périgourdin.

Extraits de la préface de Natacha Vas-Deyres, "Michel Jeury ou la tentation de l'autobiographie"

_cid_BD9B0CA5-6174-436D-AF9F-8BFB7A09ABE9_home.jpg Natacha Vas-Deyres, fondatrice et directrice de la collection "SF Incognita" aux Presses Universitaires de Bordeaux.

Michel Jeury m’avait dit, lors de notre première rencontre, en 1985 : « Je demande aux Dieux du Temps de m’accorder encore dix ou quinze ans pour boucler la boucle. » Il en aura finalement obtenu bien davantage avant « le grand saut hors du temps » et ainsi pu réaliser son rêve en écrivant, avec un succès énorme, son « grand roman paysan » – une bonne vingtaine de volumes en tout –, avant de renouer une dernière fois avec le roman de science‑fiction. (...) Trente ans après sa requête adressée aux Dieux du Temps, en ce début d’année 2015 – année déjà pleine de chaos et de mort –, je me remémore nos rencontres à Anduze, ou aux Utopiales 2010, nos conversations téléphoniques, et je me demande qui était en fait cet homme attachant, curieux de tout, au phrasé si particulier, que j’ai eu la chance de connaître. D’une certaine façon, cette question est elle aussi vouée à rester sans réponse, tant l’homme était complexe et profond. Et en même temps, Michel restera à mes yeux – d’enfant, est‑il besoin de le préciser ? – une sorte de passager du temps, humble et ambitieux, d’une grande humanité, à la croisée de plusieurs époques et de plusieurs mondes : d’hier à aujourd’hui… de la petite paysannerie à la création littéraire… du classicisme à la modernité… de la terre aux étoiles… Extraits de l'avant-propos de Richard Comballot "Le Territoire humain de Michel Jeury"

COMBALLOT004.jpg Michel Jeury et Richard Comballot (2007, collection Richard Comballot)