Jean-Michel Archaimbault, Ingénieur des mines, membre de l'Académie Montesquieu, est également un écrivain et un grand spécialiste de la série allemande Perry Rhodan, qu'il a découvert pour la première fois dans la collection "Anticipation" du Fleuve Noir en 1966. Après avoir co-fondé "Basis", le premier club amateur francophone Perry Rhodan en 2000, il est nommé direction de la collection "Perry Rhodan" au Fleuve Noir en 2002. Egalement fin connaisseur de Maurice Limat ou Richard Bessière, il a rencontré Michel Jeury en 2010. La lecture des Carnets chronolytiques est l'occasion pour lui de mieux comprendre l'homme et l'œuvre.

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Le vrai goût de la vie… La SF de Michel Jeury m’a toujours semblé particulière, parfois difficile d’accès (hormis ses premières œuvres) et complexe dans ses développements sur des plans multiples, entrecroisés, interpénétrés. Parmi ses romans, mes préférés sont Les Yeux Géants, May le Monde et… Aux Etoiles du Destin. Je n’ai pas lu ses textes régionalistes, juste vu et apprécié L’Année du Certif. La vraie découverte de l’auteur et surtout de l’homme, je viens de la faire grâce aux Carnets Chronolytiques dont la lecture me laisse ému, pour ne pas dire bouleversé, et dans un curieux état de résonance sur de nombreux points.

Nous avons la chance inestimable que Natacha Vas-Deyres et Richard Comballot aient pu collecter les textes de cette autobiographie du vivant de son « sujet ». A la première personne, en direct, Michel Jeury raconte sa vie – ses vies, plutôt – sans fioritures, avec honnêteté et franchise, avec tout son amour des humains, des animaux, de la nature et du monde. Avec, aussi, une sensibilité retenue qui rend l’impact encore plus fort. Dit avec humour et sans complaisance, le parcours est passionnant à suivre, d’une richesse infinie (que de « gens bien » Michel Jeury a-t-il connus !), remarquablement éclairé par des notes de bas de page très documentées (bravo et merci aux compilateurs pour ce phénoménal travail) et par une bibliographie critique exhaustive. Il fournit également un très appréciable témoignage sur l’histoire de la SF en France durant les années 60 à 80, sur une partie du milieu de la littérature générale ensuite. Les « zooms » proposés en annexes approfondissent encore la personnalité du conteur et écrivain régionaliste peu ou pas connu de son public en SF.

Je retiens précieusement, de cette lecture, des sortes de souvenirs partagés comme le départ de la Casta pour l’abattoir (p.61) ou l’enfant au chien qui va mourir (pp.174-177). S’y ajoutent des citations qui me touchent très personnellement car elles font écho à mon propre ressenti sur certaines périodes de mon existence, surtout mon enfance de citadin qui passait le plus clair de ses vacances à la ferme et s’en allait aux champs ou en promenade avec un Bob Morane ou un "Anticipation" dans la poche. « La nostalgie de l’enfance tient dans mon cœur, d’un côté aux champs, aux bois, à la nature, aux animaux qui vivaient avec moi, et de l’autre côté aux « illustrés ». La terre sous mes sabots, les cabots dans mes jambes, les arbres sur ma tête et le ciel en guise de casquette. Ce que j’appellerai pour simplifier le versant paysan de mon destin. Et de l’autre : mille songes sur l’horizon, symbolisés par quelques noms d’étoiles et de constellations, Véga, Bételgeuse, Procyon, toutes celles d’Orion, du Cygne, du Grand Chien, sans oublier Alpha du Centaure. » (pp.52-53) « Un paysan à gros sabots égaré sur le plancher des astres. » (p.69)

Emouvante, la confidence aux frères Bogdanoff, en 1975 : « Vous savez, grâce à ce roman, j’ai pu m’acheter un sécateur tout neuf… Je le garde pour les prochaines vendanges. » (p.92) Plus émouvante encore, la rencontre avec l’une de ses biographes : « Et voici qu’en un temps où les jeux semblaient faits, où l’ère des rencontres semblait close pour toujours, sauf peut-être avec les morts, dans l’univers chronolytique, quarante ans après Le Temps Incertain, surgit d’un monde parallèle une comète blonde nommée Natacha Vas-Deyres. C’est elle qui écrira le mot « fin » après le dernier chapitre de ma vie. Je la crois assez bonne magicienne pour inventer un retournement sublime afin de changer le pigeon pattu en épervier de haut vol. Et de lui donner une seconde vie. » (pp.97-98) Rédigé par Dany Jeury, fille unique de Michel et de Nicole, le chapitre final offre la plus belle et poignante des synthèses dont l’on puisse rêver. Ses derniers mots, « Les cygnes se créent dans le ciel… », font allusion à ces signes secrets que les chers disparus adressent aux vivants : en guidant leur choix d’un livre dans la bibliothèque puis en le leur faisant ouvrir à une page particulière où figure une phrase comme « Faut-il que j’enlève ma culotte pour te convaincre ? » (p.224 de L’Orbe et la Roue), ou en envoyant un oiseau et un chat élire domicile dans la maison – « un oiseau sous les étoiles, un chat au rez de chaussée. Le Ciel et la Terre. Ses deux personnalités. » (p.190). Vous l’aurez compris, la lecture de ce livre est bénéfique et indispensable.