« La Science-Fiction entraîne dans chaque œuvre ou presque une remise en question du monde. » Michel Jeury, Horizons du Fantastique, 1974.

Prix Jules Verne en 1960 avec La machine du pouvoir, Michel Jeury ne sera reconnu qu’à partir de la publication du Temps incertain en 1973. Il devient immédiatement une référence, obtient le Grand prix de la science-fiction en 1974, puis les prix Rosny Aîné, Apollo, Cosmos 2000, Julia-Verlanger... Son influence est majeure dans le milieu du roman d’anticipation. De 1987 à nos jours, il se consacre essentiellement aux romans de terroir. Il obtient en 1995 le prix Exbrayat pour L’année du certif adapté pour la télévision en 1997. Il obtient à nouveau le Grand prix de l’imaginaire en 2011 avec May le monde, paru dans la collection « Ailleurs et demain ».

Pour Simon Bréan, « La parution en 1973 du Temps incertain, de Michel Jeury, correspond au franchissement d’un seuil symbolique. Ce roman reçoit un accueil très favorable, aussi bien du public que des critiques. En même temps qu’il établit Michel Jeury comme nouveau grand écrivain français de science-fiction, ce roman fournit l’exemple d’une science-fiction française qui, pour s’inspirer de la science-fiction anglo-saxonne, ne cherche pas à la reproduire à l’identique. » (La Science-Fiction en France, Presses universitaires de la Sorbonne, Paris, 2012) 
Le Temps incertain est un roman majeur de la Science-fiction française : l'œuvre communique subtilement avec les variations temporelles de Gérard Klein (Les Seigneurs de la guerre), et avec les mondes hallucinés de Philip K. Dick des récits paranoïdes comme Ubik ou À Rebrousse-temps où le temps est désarticulé, déstructuré. Michel Jeury a toujours revendiqué une filiation entre son œuvre et celle de Dick et c’est la raison pour laquelle le temps dans son cycle initié par Le Temps incertain devient le véritable sujet, la trame essentielle de son récit. Le lecteur est invité à reconstituer péniblement les fragments séparés de la trame temporelle sans parvenir même à les assembler. Le temps incertain détruit la notion même de point de vue aboutissant à ce que le lecteur ne sache plus quels sont ses repères, ces derniers variant au cours du récit et le contraignant dans cette "lecture-malaise" à accepter toute solution pourvu qu’elle le guide hors du néant.
En 1980, Théodore Sturgeon évoquera dans la préface de l’édition américaine, Chronolysis (1980) une « jonglerie avec la conscience et le temps pour le lecteur ». Le pacte de lecture science-fictif est posé avec le sujet du roman : en 2060, les hommes ont mis au point un procédé qui permet de s’affranchir de la linéarité du temps grâce aux ordinateurs phordaux et à une drogue, la chronolyse. Les psychronautes sont plongés dans un état appelé « temps incertain », qui leur permet d’entrer en contact avec des personnes du passé et même, de prendre le contrôle de la personnalité de ces derniers. C’est ainsi que Robert Holzach, psychronaute de l’hôpital Garichankar, est envoyé une centaine d’années en arrière dans la tête de Daniel Diersant, modeste employé d’un empire industriel. Diersant pourrait être la clé pour comprendre qui est le mystérieux ennemi qui menace le monde de 2060, et qui pourrait provenir directement du temps incertain. 

L’originalité première du Temps incertain tient dans son idée fondatrice, la chronolyse, que Jeury développe aussi bien sur le fond que sur la forme. Daniel Diersant, qu’un hypothétique accident a plongé en chronolyse sans le secours d’une quelconque drogue – et avant même que la chronolyse ne soit découverte –, se retrouve prisonnier d’une boucle temporelle : il revit, de façon discontinue et indéfiniment, certains événements qui présentent, à chaque fois, d’infimes variations. Ce labyrinthe mental plonge le personnage dans un état de confusion que l’auteur imprime également à son lecteur en brisant la linéarité du récit par l’alternance des descriptions de chaque conscience de chaque personnalité des narrateurs.

La dissolution du temps chez Michel Jeury est la volonté de sortir de l’Histoire, de la négation de l’Histoire en tant que certitude. Pour le personnage de Daniel Diersant l’Histoire est une prison, un outil de manipulation des hommes. Un homme qui se contente de suivre l’Histoire n’a pas de prise sur sa vie. Le temps incertain – et son état ultime, la Perte en Ruaba – devient alors une porte de sortie, une façon d’échapper non seulement à l’Histoire, mais aussi à un avenir lui-même incertain. L’ambigüité fondamentale du temps incertain tient en ce que le lecteur oscille constamment d’une interrogation à une autre sur la nature même du temps: le temps existe-t-il réellement en tant que donnée physique ou n’est-il pas simplement une donnée psychique ? Le Temps incertain interroge la notion de réalité d’une identité pris dans un processus historique.

A Richard Comballot, qui lui demandait dans un entretien en janvier 2008 si le thème du temps le hantait, Michel Jeury répondait : « Le Temps m’a tuer. Enfin, pas tout à fait, mais c’est en bonne voie. Le temps, il me semble, doit hanter tous les auteurs de SF (les autres aussi d’ailleurs, d’une certaine façon). Dans la moitié au moins des histoires de SF, surtout les romans, le temps est exploré, désarticulé, pris à rebrousse-poil, uchronisé ou Dieu sait quoi encore. La SF est avant tout une machine à explorer le temps. »

A lire pour approfondir le sujet....

- Roger Bozzetto, « L'Enjeu temporel dans les œuvres de Michel Jeury », in revue Métaphores n°9-10, Images de l'ailleurs - espace intérieur - Actes du premier Colloque International de Science-fiction de Nice, Presses universitaires de Nice-Sophia Antipolis, avril 1984.

- Richard Comballot et Serge Lehman, avant-propos et préface de La Vallée du temps profond, Les moutons électriques éditeur, Paris, 2008.

- Richard Comballot, Michel Jeury, « Le destin d’une étoile », postface d’Escales en utopie, Les trésors de la SF, Bragelonne, Paris, 2010.

- Sylvie Denis, « La Chronolyse : voyage en pays jeuryen », Bifrost n°54, avril 2009, à consulter sur http://www.noosfere.com/icarus/articles/article.asp?numarticle=789.

- Jean-Pierre Dupont, Encyclopaedia Jeuryalis, collection Orion, Académie de l’espace, Bordeaux, 1989.

- Michel Jeury, « Pour une science-fiction à dimension humaine », in La Quatrième dimension, éditions des Presses de la cité, Paris, 1985.

- Michel Jeury, « Les vieux rêves sont toujours jeunes », in revue Yellow Submarine n°13, Paris, janvier 1995.

- Michel Jeury, « Science-fiction phase IV », in revue Science-fiction n°3, Denoël, mars 1985.

-Gérard Klein, « Des mots pour l’avenir », Encyclopaedia Jeuryalis, collection Orion, Académie de l’espace, Bordeaux, 1989.

- Stéphanie Nicot, « Michel Jeury, rêveur d'utopies. Idéologie et science-fiction: pour une lecture politique de l'œuvre de Michel Jeury », in revue Imagine n°38, février 1987.

- Natacha Vas-Deyres, « Du Temps incertain au temps ralenti : variations temporelles françaises », L’Imaginaire du temps dans le fantastique et la science-fiction, Natacha Vas-Deyres et Lauric Guillaud (Dir.), Eidôlon n°91, Presses universitaires de Bordeaux, 2011.

-Joëlle Wintrebert, « Du Temps incertain au Territoire humain, ou le gnosticisme contre “le mur noir de l’avenir” », postface d’Escales en utopie, Les trésors de la SF, Bragelonne, Paris, 2010