A l'occasion du colloque du CERLI"Théories et esthétiques des genres de l'imaginaire: autour des travaux de Maurice Lévy et Jacques Goimard" qui s'est tenu à l'Université Bordeaux Montaigne le 12 et 13 février, Natacha Vas-Deyres a lu un texte que Michel Jeury avait écrit en 2012 pour rendre hommage à son ami Jacques Goimard. Un bel hommage inédit d'un maître à un autre qui prend en 2015 après la disparition de Michel Jeury une tonalité singulière.

photo_michel_jeury_2.jpgJacqus_Goimard_1988.jpg © Familles Jeury et Goimard. (Michel Jeury en 1976, Jacques Goimard en 1988)

Je regrette de n'être pas parmi vous aujourd'hui, chers amis. Il aurait fallu que je vienne en ambulance, mais ma mutuelle ne rembourse pas les colloques de science-fiction. Natacha Vas-Deyres a donc bien voulu lire en mon nom ce bref hommage à Jacques Goimard. Eh bien, mes camarades quittent la scène deux par deux en ce moment. Si vous croisez l'ange de la mort, dites que vous ne me connaissez pas : ce sera plus prudent. Je m'aperçois que tout le monde cite à propos de Jacques Goimard les trois plumes de son chapeau… On se souvient que les instituteurs de jadis, bien avant Jules Ferry, plantaient dans leur couvre-chef une plume pour chacune des spécialités qu'ils pouvaient enseigner. S'ils apprenaient aux élèves la lecture, l'écriture et le calcul, ils arboraient trois plumes. En réalité, Jacques Goimard n'avait pas de spécialités, c'était un “généraliste des profondeurs”. Je vais quand même parler du critique, de l'universitaire et de l'éditeur que j'ai connus. Le critique est apparu le premier dans ma vie. C'était en 1973 — il va y avoir quarante ans, bonnes gens. Le temps incertain était paru quelques semaines plus tôt. J'écoutais le grand silence blanc dans le trou noir de la mélancolie. Un jour, je traversais la place du village, Eymet en Dordogne, chez moi. Un ami instituteur, un des deux lecteurs de mon manuscrit, passe par hasard. On se pince les serres et il me dit : « Ah, tu as vu, on parle de toi dans le journal ? » Qui on ? C'était LUI, bien sûr. Quel journal ? Le Monde. Je cours l'acheter. La maison de la presse était justement à cinquante mètres. Trois quarts de pages dans Le Monde, diable. Jacques Goimard paraphait pour moi l'aventure commencée un an plus tôt avec Gérard Klein. Je n'insisterai pas sur les nombreux articles que Jacques Goimard a consacré encore à mes livres, dont un long chapitre sur Les enfants de Mord, dans son ouvrage Analyse de la science-fiction. Voilà pour le critique. Je lui dois beaucoup. J'ai rencontré — je dirais presque affronté — l'universitaire dans son antre de Jussieu lors d'une expérience assez extraordinaire et plutôt douloureuse. L'auteur présenté devait inventer une nouvelle de A à Z, au tableau, devant une bande de doctorants, sagement assis dans une petite salle, comme au CM2. Après s'être engagé à rejeter tous les sujets qui pourraient suinter du sac à malices de sa mémoire… J'avais juré comme mes camarades déjà passés par là de suivre scrupuleusement la règle. La première heure fut terrible. Le maître de cérémonie jubilait en silence, l'air de dire : « Pas si facile, hein ? » Et impossible de colmater cette garce de mémoire qui crachotait ses détritus sans fin ni cesse. Je notais une piste, écrivais quelques mots au tableau, puis me retournais vers la salle. « Désolé, m'sieurs-dames, je m'aperçois que j'avais déjà cette idée en tête. Je cherche autre chose. » Tous ces gros chats fixaient sans aménité la petite souris que je me sentais. Peut-être dix fois ou plus, même manège. À devenir fou. Puis la pose, avec un grand verre d'eau, ou deux ou trois. Et une confidence de Jacques : « Ça leur plaît. Tes échecs leur apprennent beaucoup. Et ils apprécient que tu n'essaies pas de tricher… » On repart. Encore quelques longues minutes de quasi désespérance. Puis l'idée, cette fois… cette fois ! J'ai examiné mon sujet, les yeux fermés, environ un demi-siècle. Idée nouvelle, idée nouvelle. Si j'avais pu, j'aurais couru dans les rues de Paris pour crier : J'ai eu une IDÉE ! J'ai griffonné au tableau le résumé de Voici les coupables. Tout le monde écrivait, écrivait, même Jacques. Qui a publié la nouvelle dans son Année de la SF vers 76 ou 78. En attendant, je ruisselais de sueur et je tremblais sur mes pattes comme un vieil oiseau mal perché. Telle fut mon unique expérience de la fac. Honnêtement, ils auraient dû me donner un honoris causa et un bout de retraite. L'éditeur Goimard se tenait à l'affût, lui aussi. Il a commencé par rééditer mes Ailleurs et demain, puis m'a commandé un inédit, pour lequel il avait souhaité que je me laisse totalement porter par la folle du logis. Il a assez aimé Les enfants de Mord. Mais la série des Colmateurs l'excitait encore davantage. Là, il a tourné son chapeau sur le côté et j'ai découvert sa troisième plume. Excellente. Qui se souvient encore de cette série inachevée où les uchronies devaient se succéder jusqu'à plus soif ? Même pas les chiens, tous partis dans les mondes de Simak. Peut-être quelques chats de gouttière, mais ils n'en miaulent pas souvent. Or le projet achoppait sur mon inculture en histoire-géo. Jacques a tout de suite mis son grain d'épice dans Le vol du serpent. Puis il est intervenu massivement dans Les démons de Jérusalem, à l'occasion de deux découvertes anticipées de l'Australie. Il a calculé au millimètre l'errance des navigateurs de Cléopâtre jusqu'à La Perte en Ruaba, la première fois. Pour la seconde, ce sont les Croisés de Renaud de Châtillon qu'il a envoyés vers les blancs de la carte, par les quarantièmes rugissants. Naissent alors des terres uchroniques délicieuses ou abracadabrantes, mais si bien documentées et défendues qu'on en donnerait son pied gauche à couper. Oui, Jacques Goimard adorait créer des univers. Il rêvait de reprendre un jour Les colmateurs à son compte. Le dernier écho sera une visite au nid d'aigle de la famille Goimard, dans le Lot, en présence d'Anne-Marie et de Diane. Une demi-journée sous les plus beaux arbres de la région. Un lieu si charmeur, un ciel si bleu que l'espérance éclairait le Temps. Oh que les souvenirs sont lourds, cet automne !

Michel Jeury.

KODAK Digital Still Camera KODAK Digital Still Camera Lecture du texte de Michel Jeury par Natacha Vas-Deyres